J'ai passé un très bon après-midi. Le premier mot qui me vient à l'esprit pour le résumer est "harmonie".
C'est le niveau d'intimité que je souhaiterais atteindre dans toutes mes relations sociales, mais c'est peut-être un privilège exclusivement réservé à la famille.
Petite inquiétude malgré tout. On me coupe dans mon élan chaque fois que j'essaie d'intervenir dans une discussion sérieuse dont je suis pourtant l'instigatrice. C'est moi qui ouvre le débat en relatant des faits cinématographiques, littéraires, télévisuels ou autre. Mais mon opinion n'intéresse pas. J'ai peur d'être cantonnée au rôle de jukebox à actualités. Rien d'original ne peut provenir d'une telle personne; on l'aime parce qu'elle permet de se sentir vivant, vrai et sensible, elle est pratique car son savoir déshumanisé et mécanique ne mérite aucune reconnaissance et ne menace pas l'équilibre fragile d'êtres qui doutent d'eux-mêmes. Si c'est le cas tu parles d'une entente...
"Appelles-moi quand tu es arrivée, hein...oui mais surtout, appelles-moi, n'oublie pas""appelles, appelles"
On y tient à son douillet fétiche, hein.
J'ai bien conscience que ma paranoïa m'interdit d'être aimée. Mais la méfiance est tout ce que j'ai pour savoir si ce qu'on m'offre a de la valeur. J'ai peur de gâcher mon temps et mes sentiments pour des gens qui ne me respectent même pas. Parce que quand j'aime, je deviens complètement malléable.
samedi 28 février 2009
mardi 24 février 2009
Faire la part des choses : illusion, espoir et réalité.
Petite, j'étonnais mes parents par ma tendance à dépasser ma soeur aînée. Scolairement et créativement. Toutes ses réussites devenaient des échecs comparativement à ce que je faisais. De cette époque, je garde le souvenir de son regard blessé, de sa moue haineuse, de sa répugnance à me parler et de la terreur qui la frappait chaque fois que j'ouvrais la bouche. En cadette inconsciente de sa force je ne la ménageais pas; elle supportait ma brutalité et mes caprices sans riposter, par crainte de me faire mal. Mon immunité auprès des parents était un peu supérieure à la sienne mais cela tenait à mon statut de dernière née.
Dehors, on ne m'aimait guère. Pire, les autres n'aimaient qu'elle. Son âge jouait contre moi, car c'est bien connu, les enfants préfèrent s'entourer d'amis plus vieux qu'eux. Et elle en profitait. Si à l'intérieur j'étais dans mon élément, elle trouvait à l'extérieur une multitude de sujets tout prêts à se plier à ses ordres qui étaient, paradoxalement au climat d'indifférence dont j'écopais, tous dirigés contre moi. On avait pour obligation de m'ignorer. Mais il fallait s'amuser dans le même périmètre que moi. S'éloigner à chaque pas que je faisais dans la direction du groupe. Puis s'arrêter quand la distance était rétablie. Recommencer. Encore. Et encore. Tout cela dans la bonne humeur et l'excitation de la victoire, qui se manifestait sur le visage de ma soeur par la violence de son regard tourné vers moi avec une expression provocante de triomphe.
La fin de l'adolescence m'a trouvée fière, remplie d'une étrange assurance que je cherchais sans cesse à convertir en toute puissance. D'un abord calme et serein, en réalité bouillait en moi le désir d'embraser les regards et de faire échouer les autres dans leur ambition d'être reconnus.
Je voulais faire en sorte que ma présence les décourage, les fasse se heurter à leur propre insuffisance. Peu importe qui ils étaient ils en valaient sûrement moins la peine que moi.
Il faut dire qu'à cette période tout commençait à se normaliser dans ma vie sociale grâce à des efforts vestimentaires et à l'effet de la honte. Je cédais à la nécessité de n'être pas considérée comme une déclassée, une inadaptée, une chose étrange dont personne ne veut. J'avais toujours cette réputation de bonne élève et je commençais sérieusement à penser que j'avais hérité de ce don d'intelligence qu'on me prêtait sans me connaître. C'était devenu l'alibi de mon retard dans la vie sociale; ma subtilité intellectuelle m'avait éloignée des autres.
Tout m'échappait dans les conversations de mes pairs alors je décrétais qu'elles étaient sans importance. C'est logique en effet : quand vous portez le sceau de l'intelligence et que quelque chose vous paraît bizarre c'est forcément un ramassis d'inutilités. Par correction - et par peur d'être tabassée - je taisais mes pensées mais je trépignais d'impatience; quand allaient enfin commencer les choses sérieuses pour lesquelles j'étais faite?. Je feignais d'être amusée parfois, espérant contribuer même de façon infime aux échanges. Jamais on ne m'a laissée l'occasion d'ouvrir la bouche, comme si la parole devait se prendre par la force. Honnêtement si j'avais été assurée de mon succès, je l'aurais fait. Un doute me retenait toujours.
Quand je me trouvais au milieu de gens dont la bienveillance n'était pas à remettre en cause, mes espoirs étaient exaucés. Il s'agissait bien souvent d'amis de ma soeur. Plus âgés que moi donc. C'était une aubaine parce qu'ils me regardaient comme un être innocent, qui ne connaît pas le calcul et qu'on a le devoir de protéger. Je reproduisais ce qui m'a toujours réussi dans ma prime enfance; je faisais ressurgir la distorsion entre ma soeur et moi. Dans la confusion des éclats de rire et des blagues, je poussais sous les yeux des autres, petit bout par petit bout, les gouffres et les lacunes de ma soeur et je faisais suivre chaque morceau par une brillante démonstration de ce dont moi j'étais capable. Comme je n'étais jamais sûre de ma réussite, le jeu était interminable.
Bientôt, je méprisais sincèrement ma soeur. Elle était nulle en tout, ne s'intéressait à rien, n'avait plus aucun pouvoir et pourtant elle ne se départissait jamais de sa joie de vivre. C'est tout de même un comble pour un individu raté de se donner le droit au bonheur. Se rendait-elle compte de son inutilité, de sa vulgarité, de sa vanité? son existence même était une grossierté, son sourire surtout était insupportable car il semblait se réjouir de son ignorance et fournir la preuve de son avidité pour le plaisir et les choses faciles.
Elle me répugnait mais je ne pouvais pas me passer d'elle. Comment se faire accepter par un groupe sans alibi, sans bouclier, sans marche pied, sans sa dose d'assurance et son réservoir de haine contre la frustration, sans son tampon contre la peur du rejet et j'en passe encore? Est-ce que cela existe une relation sans catalyseur, humain, animalier, conceptuel...? non, evidemment non à moins d'être parfait, sans peur, sans reproche, et la perfection n'existe que dans l'absence de concurrence autant dire dans la solitude la plus totale.
Mes parents, que je résumerais par "ma mère", se rengorgeaient en silence de mes bons résultats mais voyaient d'un mauvais oeil mon ouverture aux autres. Je m'effeminais donc je me futilisais. J'étais bien d'accord mais comment faire concorder ces deux mondes, l'intérieur et l'extérieur, qui m'envoyaient des messages contradictoires? quand je plaisais à l'un, l'autre me tombait dessus. Pour conclure, je n'ai jamais réussi à satisfaire ni les uns ni les autres et cela ne tient pas uniquement à leurs désirs; je ne me satisfais pas moi-même, mais c'est une autre histoire.
L'adolescence est finie. Il est temps de quitter le foyer parentale et de faire ses propres choix. Plus que jamais je me sens en marge des autres mais cette fois ma différence se révèle être une infirmité. L'école est devenue un ennemi - un traître-, le travail que je méprisais jusque là me dédaigne alors que je lui cours désespérément après, et je ne connais toujours pas le langage de l'amitié, de la famille, de l'amour s'il existe, et du quotidien tout simplement. Pour se faire une idée de mon désarroi, il faut mettre en parallèle le destin que je me prédisais, avec toutes ces espérances de gloire, de bouleversements, de pures rêveries sentimentales et ma situation actuelle qui se noircit jour après jour pour me montrer où cela mène de négliger le réel. Je n'ai même pas savouré toutes ces années de coma; je m'infligeais des angoisses et des problèmes imaginaires pour soulager ma conscience de gamine chanceuse et oisive. Mais dans ce n'importe quoi qu'est ma vie depuis quelques années, j'avais ma soeur. Sur elle je pouvais compter en tant que passerelle vers le monde extérieur, en tant que remède contre l'ennui, en tant que parole consolatrice, en tant que faire valoir involontaire...
En congédiant toutes mes ambitions fantastiques, j'ai voulu rencontrer la vérité. De moi-même, j'ai précipité ma chute, je l'ai aggravée pour ne rien m'épargner, peut-être pour me donner l'illusion réconfortante de maîtriser encore quelque chose.
Je suis donc une idiote. Surestimée, valorisée par tous les expédients possibles, j'ai berné beaucoup de monde.
Laide de surcroît.
L'enjeu pour mes parents était le suivant : "l'une est jolie, l'autre pas, il faut faire en sorte que la deuxième ne soit pas complètement désavantagée". Un silence inquiétant accompagna mon évolution, en particulier s'agissant de mon père. Ma soeur en a entendu de pas très agréables; on partait du principe qu'elle aurait dans sa vie future tout le loisir de renflouer son estime.
Congédier ses fantasmes c'est libérer ceux qui y étaient soumis, ceux qui y croyaient et qui se rapetissaient devant la perspective de leur réalisation. J'ai déserré le collier de ma soeur en arrachant mes habits merveilleux.
Aujourd'hui, ses coups de fil mettent du sel dans mes plaies. Sa voix est délibérément enjouée, parfaitement mesquine pour qui sait ce que je vis. Ma dégringolade lui a fait réviser le passé et nous voilà revenues à la belle époque de notre petite enfance quand elle menait la barque. Papa, maman, serez-vous là pour rééquilibrer la balance? cette interrogation est un échec de plus quand on a 22 ans et qu'on a intérêt d'être plus intelligente que sa connasse de soeur.
Dehors, on ne m'aimait guère. Pire, les autres n'aimaient qu'elle. Son âge jouait contre moi, car c'est bien connu, les enfants préfèrent s'entourer d'amis plus vieux qu'eux. Et elle en profitait. Si à l'intérieur j'étais dans mon élément, elle trouvait à l'extérieur une multitude de sujets tout prêts à se plier à ses ordres qui étaient, paradoxalement au climat d'indifférence dont j'écopais, tous dirigés contre moi. On avait pour obligation de m'ignorer. Mais il fallait s'amuser dans le même périmètre que moi. S'éloigner à chaque pas que je faisais dans la direction du groupe. Puis s'arrêter quand la distance était rétablie. Recommencer. Encore. Et encore. Tout cela dans la bonne humeur et l'excitation de la victoire, qui se manifestait sur le visage de ma soeur par la violence de son regard tourné vers moi avec une expression provocante de triomphe.
La fin de l'adolescence m'a trouvée fière, remplie d'une étrange assurance que je cherchais sans cesse à convertir en toute puissance. D'un abord calme et serein, en réalité bouillait en moi le désir d'embraser les regards et de faire échouer les autres dans leur ambition d'être reconnus.
Je voulais faire en sorte que ma présence les décourage, les fasse se heurter à leur propre insuffisance. Peu importe qui ils étaient ils en valaient sûrement moins la peine que moi.
Il faut dire qu'à cette période tout commençait à se normaliser dans ma vie sociale grâce à des efforts vestimentaires et à l'effet de la honte. Je cédais à la nécessité de n'être pas considérée comme une déclassée, une inadaptée, une chose étrange dont personne ne veut. J'avais toujours cette réputation de bonne élève et je commençais sérieusement à penser que j'avais hérité de ce don d'intelligence qu'on me prêtait sans me connaître. C'était devenu l'alibi de mon retard dans la vie sociale; ma subtilité intellectuelle m'avait éloignée des autres.
Tout m'échappait dans les conversations de mes pairs alors je décrétais qu'elles étaient sans importance. C'est logique en effet : quand vous portez le sceau de l'intelligence et que quelque chose vous paraît bizarre c'est forcément un ramassis d'inutilités. Par correction - et par peur d'être tabassée - je taisais mes pensées mais je trépignais d'impatience; quand allaient enfin commencer les choses sérieuses pour lesquelles j'étais faite?. Je feignais d'être amusée parfois, espérant contribuer même de façon infime aux échanges. Jamais on ne m'a laissée l'occasion d'ouvrir la bouche, comme si la parole devait se prendre par la force. Honnêtement si j'avais été assurée de mon succès, je l'aurais fait. Un doute me retenait toujours.
Quand je me trouvais au milieu de gens dont la bienveillance n'était pas à remettre en cause, mes espoirs étaient exaucés. Il s'agissait bien souvent d'amis de ma soeur. Plus âgés que moi donc. C'était une aubaine parce qu'ils me regardaient comme un être innocent, qui ne connaît pas le calcul et qu'on a le devoir de protéger. Je reproduisais ce qui m'a toujours réussi dans ma prime enfance; je faisais ressurgir la distorsion entre ma soeur et moi. Dans la confusion des éclats de rire et des blagues, je poussais sous les yeux des autres, petit bout par petit bout, les gouffres et les lacunes de ma soeur et je faisais suivre chaque morceau par une brillante démonstration de ce dont moi j'étais capable. Comme je n'étais jamais sûre de ma réussite, le jeu était interminable.
Bientôt, je méprisais sincèrement ma soeur. Elle était nulle en tout, ne s'intéressait à rien, n'avait plus aucun pouvoir et pourtant elle ne se départissait jamais de sa joie de vivre. C'est tout de même un comble pour un individu raté de se donner le droit au bonheur. Se rendait-elle compte de son inutilité, de sa vulgarité, de sa vanité? son existence même était une grossierté, son sourire surtout était insupportable car il semblait se réjouir de son ignorance et fournir la preuve de son avidité pour le plaisir et les choses faciles.
Elle me répugnait mais je ne pouvais pas me passer d'elle. Comment se faire accepter par un groupe sans alibi, sans bouclier, sans marche pied, sans sa dose d'assurance et son réservoir de haine contre la frustration, sans son tampon contre la peur du rejet et j'en passe encore? Est-ce que cela existe une relation sans catalyseur, humain, animalier, conceptuel...? non, evidemment non à moins d'être parfait, sans peur, sans reproche, et la perfection n'existe que dans l'absence de concurrence autant dire dans la solitude la plus totale.
Mes parents, que je résumerais par "ma mère", se rengorgeaient en silence de mes bons résultats mais voyaient d'un mauvais oeil mon ouverture aux autres. Je m'effeminais donc je me futilisais. J'étais bien d'accord mais comment faire concorder ces deux mondes, l'intérieur et l'extérieur, qui m'envoyaient des messages contradictoires? quand je plaisais à l'un, l'autre me tombait dessus. Pour conclure, je n'ai jamais réussi à satisfaire ni les uns ni les autres et cela ne tient pas uniquement à leurs désirs; je ne me satisfais pas moi-même, mais c'est une autre histoire.
L'adolescence est finie. Il est temps de quitter le foyer parentale et de faire ses propres choix. Plus que jamais je me sens en marge des autres mais cette fois ma différence se révèle être une infirmité. L'école est devenue un ennemi - un traître-, le travail que je méprisais jusque là me dédaigne alors que je lui cours désespérément après, et je ne connais toujours pas le langage de l'amitié, de la famille, de l'amour s'il existe, et du quotidien tout simplement. Pour se faire une idée de mon désarroi, il faut mettre en parallèle le destin que je me prédisais, avec toutes ces espérances de gloire, de bouleversements, de pures rêveries sentimentales et ma situation actuelle qui se noircit jour après jour pour me montrer où cela mène de négliger le réel. Je n'ai même pas savouré toutes ces années de coma; je m'infligeais des angoisses et des problèmes imaginaires pour soulager ma conscience de gamine chanceuse et oisive. Mais dans ce n'importe quoi qu'est ma vie depuis quelques années, j'avais ma soeur. Sur elle je pouvais compter en tant que passerelle vers le monde extérieur, en tant que remède contre l'ennui, en tant que parole consolatrice, en tant que faire valoir involontaire...
En congédiant toutes mes ambitions fantastiques, j'ai voulu rencontrer la vérité. De moi-même, j'ai précipité ma chute, je l'ai aggravée pour ne rien m'épargner, peut-être pour me donner l'illusion réconfortante de maîtriser encore quelque chose.
Je suis donc une idiote. Surestimée, valorisée par tous les expédients possibles, j'ai berné beaucoup de monde.
Laide de surcroît.
L'enjeu pour mes parents était le suivant : "l'une est jolie, l'autre pas, il faut faire en sorte que la deuxième ne soit pas complètement désavantagée". Un silence inquiétant accompagna mon évolution, en particulier s'agissant de mon père. Ma soeur en a entendu de pas très agréables; on partait du principe qu'elle aurait dans sa vie future tout le loisir de renflouer son estime.
Congédier ses fantasmes c'est libérer ceux qui y étaient soumis, ceux qui y croyaient et qui se rapetissaient devant la perspective de leur réalisation. J'ai déserré le collier de ma soeur en arrachant mes habits merveilleux.
Aujourd'hui, ses coups de fil mettent du sel dans mes plaies. Sa voix est délibérément enjouée, parfaitement mesquine pour qui sait ce que je vis. Ma dégringolade lui a fait réviser le passé et nous voilà revenues à la belle époque de notre petite enfance quand elle menait la barque. Papa, maman, serez-vous là pour rééquilibrer la balance? cette interrogation est un échec de plus quand on a 22 ans et qu'on a intérêt d'être plus intelligente que sa connasse de soeur.
Les détails.
Ce sont les détails qui rendent mes souvenirs douloureux, parce qu'ils sont caractéristiques de ce que je suis contrairement à l'anecdote banale d'être chassée de son futur emploi.
Allons-y :
La réponse à toutes ces annotations se trouvent bien évidemment dans le message précédent.
Mais celui-ci fait office de passé, de présent, de futur.
A quoi bon instaurer une chronologie dans le chaos?
Allons-y :
Lors de mon premier coup de téléphone à l'agence, mon interlocutrice a très vite interrompu la conversation et une boîte vocale a pris le relai sans crier gare.
Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit pour ne pas risquer d'être en retard.
Ai-je le droit de postuler à l'annonce alors que je n'ai jamais mis les pieds dans cette agence? je m'imaginais être reçue avec des cris et des menaces.
Quand j'ai poussé la porte d'entrée, la jeune fille chargée de l'accueil m'a regardée douloureusement, si ce n'est avec pitié.
Quand est arrivé le moment de l'entretien, la recruteuse qui venait de renvoyer rudement un candidat s'est mise à bafouiller devant moi et son regard a cillé plus d'une fois sous le mien.
J'ai couru au premier métro avec l'adresse du magasin en main pendant que mes " concurrents " se chamaillaient dans la plus parfaite insouciance dans le hall de l'agence.
Dans le métro, qui est encore un lieu de panique et d'appréhension, j'ai subitement eu la présence d'esprit de lire le papier en entier et la mention "surtout appeler le gérant pour convenir d'un rendez-vous avant de vous présenter!" m'a sautée aux yeux en même temps que le souvenir de mon crédit épuisé m'a traversé l'esprit.
Pièce par pièce j'ai réuni le compte pour acheter un crédit de 10 euros.
Parvenue à destination, j'ai débauché une dizaine de personnes afin de me faire indiquer un commerce de mobicartes.
Après plus de six tentatives pour taper le code, mon téléphone était enfin chargé.
Une factrice s'est étonnée que je lui demande le chemin de mon futur employeur alors que son enseigne était largement visible d'où nous étions; elle faisait une drôle de mimique quand je l'ai quittée.
Trouvé un lieu d'appel qui soit au calme ne fut pas chose aisée; j'ai visité toutes les impasses du quartier avant de m'introduire dans le hall d'un immeuble qui malheureusement produit des échos particulièrement assourdissants.
Je me suis précipitée à corps perdu sur le lieu du rendez-vous; la caissière bizarrement amusée m'a appelée madame avec une franchise qui n'a rien à voir avec la politesse.
Ma rapidité et mon air dévoué m'ont octroyé un crédit inestimable de la part de l'employeur qui a lu tous mes documents avec un grand intérêt. Il a dit "c'est pas mal. Vous devriez très bien vous en sortir d'après ce...ça...le..." "l'attestation de réussite" ai-je complété totalement affolée.
Pendant mon service, ce monsieur est venu s'étendre à moitié sur ma caisse pour discuter. Il a jeté des regards tranquilles devant lui comme s'il imaginait un bel avenir pour son magasin où ma présence allait en améliorer le court et il a mis du temps à s'apercevoir que je passais les articles n'importe comment. Il s'est occupé de cela sans s'énerver alors que mon erreur était criante.
Au téléphone, pour m'annoncer sa réponse, il n'a pas pu retenir un petit rire bouffon avant de me parler. Je me suis sentie comme une amante indésirable qu'on a prise pour une splendide maîtresse la veille au soir.
Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit pour ne pas risquer d'être en retard.
Ai-je le droit de postuler à l'annonce alors que je n'ai jamais mis les pieds dans cette agence? je m'imaginais être reçue avec des cris et des menaces.
Quand j'ai poussé la porte d'entrée, la jeune fille chargée de l'accueil m'a regardée douloureusement, si ce n'est avec pitié.
Quand est arrivé le moment de l'entretien, la recruteuse qui venait de renvoyer rudement un candidat s'est mise à bafouiller devant moi et son regard a cillé plus d'une fois sous le mien.
J'ai couru au premier métro avec l'adresse du magasin en main pendant que mes " concurrents " se chamaillaient dans la plus parfaite insouciance dans le hall de l'agence.
Dans le métro, qui est encore un lieu de panique et d'appréhension, j'ai subitement eu la présence d'esprit de lire le papier en entier et la mention "surtout appeler le gérant pour convenir d'un rendez-vous avant de vous présenter!" m'a sautée aux yeux en même temps que le souvenir de mon crédit épuisé m'a traversé l'esprit.
Pièce par pièce j'ai réuni le compte pour acheter un crédit de 10 euros.
Parvenue à destination, j'ai débauché une dizaine de personnes afin de me faire indiquer un commerce de mobicartes.
Après plus de six tentatives pour taper le code, mon téléphone était enfin chargé.
Une factrice s'est étonnée que je lui demande le chemin de mon futur employeur alors que son enseigne était largement visible d'où nous étions; elle faisait une drôle de mimique quand je l'ai quittée.
Trouvé un lieu d'appel qui soit au calme ne fut pas chose aisée; j'ai visité toutes les impasses du quartier avant de m'introduire dans le hall d'un immeuble qui malheureusement produit des échos particulièrement assourdissants.
Je me suis précipitée à corps perdu sur le lieu du rendez-vous; la caissière bizarrement amusée m'a appelée madame avec une franchise qui n'a rien à voir avec la politesse.
Ma rapidité et mon air dévoué m'ont octroyé un crédit inestimable de la part de l'employeur qui a lu tous mes documents avec un grand intérêt. Il a dit "c'est pas mal. Vous devriez très bien vous en sortir d'après ce...ça...le..." "l'attestation de réussite" ai-je complété totalement affolée.
Pendant mon service, ce monsieur est venu s'étendre à moitié sur ma caisse pour discuter. Il a jeté des regards tranquilles devant lui comme s'il imaginait un bel avenir pour son magasin où ma présence allait en améliorer le court et il a mis du temps à s'apercevoir que je passais les articles n'importe comment. Il s'est occupé de cela sans s'énerver alors que mon erreur était criante.
Au téléphone, pour m'annoncer sa réponse, il n'a pas pu retenir un petit rire bouffon avant de me parler. Je me suis sentie comme une amante indésirable qu'on a prise pour une splendide maîtresse la veille au soir.
La réponse à toutes ces annotations se trouvent bien évidemment dans le message précédent.
Mais celui-ci fait office de passé, de présent, de futur.
A quoi bon instaurer une chronologie dans le chaos?
samedi 21 février 2009
Déconfiture. C'est pire que prévu.
Mon obsession était d'éviter la simulation d'entretien d'embauche prévue par mon conseiller ANPE dans les locaux où il a ses fonctions. Pour la bonne raison que lui, je ne veux pas le décevoir. Je ne veux pas qu'à ses oreilles parviennent les clameurs incrédules et moqueuses de ses collègues quand ils s'apercevront de mon néant. Un néant que tout le monde flaire mais dont personne ne sent la douleur. Un néant qui fait rire. Qui agace. Dont la souffrance est méprisée.
Je ne supporte pas l'idée qu'il découvre cette chose sous ma peau. Rien que d'imaginer sa stupeur et la torsion de son visage à ce moment me tue.
Il prend ma timidité pour de la sensibilité et de la retenue. Il écoute mes mots dont la belle assonance et la tournure pompeuse le trompent.
Cette annonce trouvée il y a deux jours, est arrivée in extremis. Je me voyais déjà téléphoner à ce monsieur pour lui annoncer avec fierté : "Monsieur C., j'ai trouvé quelque chose". Cette simple phrase aurait signifié : vos conseils ont porté, grâce à vous j'ai eu envie de m'insérer dans la vie et votre attention m'en a donné le courage. Cela aurait été la fin de notre relation et j'en aurais fini avec la crainte d'être découverte et des souvenirs heureux me seraient restés. Je fais de peu de choses une montagne, peut-être. Mais ignorer ces broutilles reviendrait à ne rien vivre.
J'ai pris contact avec l'agence. J'ai passé plusieurs heures bourrée de trac à me tordre les doigts avant et après ce coup de fil.
Je me suis rendue sur place, j'ai pris l'adresse que m'a remise la recruteuse devant laquelle j'ai failli défaillir de peur et je suis allée droit au magasin en question. Nous devions être plusieurs candidats à convoiter ce poste; j'étais la plus rapide si tant est que les autres viennent un jour. La caissière de service ce matin là m'a regardée avec un sourire ironique dans les yeux. Quand je me suis adressée à elle ma voix s'est faite criarde, prenant le ton hautain et embourgeoisé par des années de réussite et d'oisiveté et un ton agressif pour tenter grotesquement de sauvegarder l'honneur de ce passé disparu.
Le gérant est un type bien, très humain. Il était soufflé par l'instantanéité de ma venue. Pendant que je lui montrais les papiers qui doivent vanter mon potentiel, il est resté muet. Il s'est longtemps attardé sur l'attestation de réussite délivrée par la plateforme de vocation de P. J'ai pris peur. Il allait croire tout ce qu'il y est écrit. Le soir même le téléphone a sonné à mon domicile. Je devais faire un essai le lendemain. Le lendemain c'est aujourd'hui.
J'arrive en avance pour entretenir l'image d'employée modèle que j'ai réussi à instiguer la veille. Le personnel, plus nombreux que je ne l'aurais cru, est réuni près des caisses à l'entrée. Cette petite cohorte d'une dizaine de personnes m'impressionne moi qui ai l'habitude de ne supporter que ma seule présence. Je souris maladroitement. On me répond avec une grimace grotesque. Cela ne peut pas mieux commencer. Le responsable, heureux de me trouver là, me saisit l'épaule tourne autour de moi et me parle comme à une visiteuse honorable. Il est visiblement ému. Il ne perd pas de temps et me fait faire le tour de son commerce avec une nervosité enfantine. Je n'abuse pas si je dis qu'il essaie de s'octroyer mon approbation. J'ai même le vague sentiment que les rôles sont inversés et que nous sommes destinés à devenir des collaborateurs.
Il me remet entre les mains d'une dénommée C. qui, me semble-t-il, ne partage pas le même enthousiasme pour moi que son supérieur. Sa grossesse et son visage doux annonçaient pourtant un joli accueil mais mon prénom prononcé en guise de présentation ne lui ouvre même pas les lèvres. A ses collègues non plus d'ailleurs. Une autre jeune fille doit également faire ses preuves aujourd'hui. J'envie sa bonne composition et son aisance à parler aux autres et à partager leurs silences complices comme si son intégration datait d'il y a longtemps.
Je revêts l'habit rouge de l'enseigne qui noie ma silhouette sous des plis informes. Je me sens devenir de plus en plus floue, dissoute, maladroite. La pauvreté des regards qui s'égarent sur moi m'inquiète mais j'ai la sensation de le mériter; j'ai l'air si gourde.
C. entame la formation sans transition. Sa voix est monocorde, solide comme un soupir et ses gestes sont tellement rapides et furtifs que c'est comme si elle ne faisait rien. En moins de 5 minutes le programme est bouclé. Nous avons compté le fonds de caisse. La machine reste une inconnue pour moi, je ne comprends pas pourquoi il est nécessaire d'ajouter tant de 0 derrière le 1 pour faire 10 euros. Dix fois elle me reprend sans mot dire. Je suis sûrement censée tout saisir du premier coup et progresser à l'intuition mais ces qualités de bon sens et d'illumination ne me sont pas familières. Elle monologue sans interruption d'une voix de plus en plus pâle, j'en viens même à me demander si elle n'évalue pas mes réflex et mon attention. Studieuse et hors d'haleine je m'accroche. La pratique confirmera mon mauvais pressentiment. Au premier client qui passe sa main s'immisce dans mes gestes et vient contrecarrer mes actions. Elle explique et c'est encore plus confus. Le bon d'achat n'était pas prévu et même pas visible, la pesée se trouve noyée dans une quarantaine de codes sans compter les promotions scotchées sur la table.
Je ne connais pas les fruits et les légumes, le lui dis, elle hausse les épaules. J'ai besoin d'annuler une action, elle s'exécute à la vitesse de l'éclair et ne prend pas la peine de commenter. J'acquiers difficilement le reflex de décrocher le ticket de caisse de la machine qui se trouve presque dans mon dos. La placidité de C. se change peu à peu en sidération. Enfin les gestes d'arracher et de remettre le ticket de caisse commencent à devenir naturels mais c'est alors que j'oublie que le chèque du client est aussi dans ma main. Un autre passe avec un pack d'eau dans son cabas et je n'y prête pas attention, j'enfonce la mauvaise touche quand on me tend une carte visa et traite le règlement comme s'il s'agissait d'une carte sans puce, je ne distingue pas une baguette de campagne d'une demi baguette qui est "emballée à moitié, couverte de farine" selon C., et au bout de trois quart d'heure sans que j'ai pu m'exercer suffisamment sous ses yeux du fait de la pénurie de clients elle m'annonce soulagée : "je te laisse, regarde la fille en face tient déjà sa caisse toute seule alors qu'elle commence comme toi". Avant qu'une syllabe ait pu trouver son chemin dans ma bouche, elle est partie.
Je regarde les gens se diriger vers moi avec terreur en me demandant quel tour piteux je vais leur jouer. Plusieurs fois je hèle des types qui s'affairent aux rayons et qui pour toute réponse me tournent le dos. Je commence à penser conspiration. Je me dis que leur responsable s'est montré trop complaisant envers moi et qu'ils me le font payer. Je me lève, cours, on rigole à mon passage.
Ma collègue novice quant à elle se fond parfaitement dans le décor: elle est souriante et calme et dans ma paranoia je l'accuse de trouver sa quiétude dans mon agitation.
C. revient deux fois sans prévenir et soupire à chaque article qui passe puis détourne la tête pour contempler le vague tant elle est écrasée par l'ennui. Mes maladresses plus nombreuses que mes coups de force lui arrachent maintenant des sourires de ravissement et tandis que j'essaie d'engager le dialogue sur autre chose que le magasin elle répond "ouais" comme elle dirait zut et surtout évite mon regard comme s'il risquait de la salir. Bientôt elle envoie promener la plus sommaire des politesses et laisse mes mots tomber dans le vide.
Un client victime de ma nervosité s'adresse bien fort à un autre pour se faire entendre de tous : "et le scotch là, il n'est pas à vous ? " "non" lui répond t-on. Alors il enchaine "parce qu'on ne sait jamais!" et il tend le menton vers moi.
Une dame s'arrête pour payer et s'apercevant que je suis débutante me dit de prendre mon temps; sans surprise je commets une bourde alors elle répète avec beaucoup de gentillesse : "il n'y a pas de problème, j'attendrai le temps qu'il faut".Je remarque au passage à quel point les touristes américains sont aimables et humains, le ridicule ne les effraie pas et leur regard ne se charge jamais de mépris quand je me décompose devant eux. Je ne peux pas en dire autant des parisiens qui répugnent à considérer leur interlocuteur mal à l'aise et qui se retirent sans mot dire et ruminent leur mépris. Enveloppés dans leur belle redingote qui les ferait presque passer pour élégants et civilisés, ils me font penser à des gargouilles qui cherchent à cacher leur laideur.
A 13H sonne la fin de mon service. C. ne me dit rien sur ce qui m'attend. Elle se dirige vers la réserve après avoir fait seule le compte de ma caisse.
Quand j'arrive elle est en entretien avec un responsable et ils échangent des murmures. Par crainte de déranger je m'éloigne. Je prends mon courage à deux mains et j'engage la discussion avec celle qui a pris son service en même temps que moi. Elle répond avec un sourire démesuré et une voix dissonante, et fait celle qui se plaint et qui doute de sa performance. Elle dit tout de même une chose pleine de bon sens à savoir qu'échouer signifierait seulement que le poste ne lui convient pas. Je m'étais toujours dit qu'être recalé pour un poste de caissière était la pire honte qu'on puisse connaître et signerait la certitude de ma nullité.
De retour dans la réserve j'entends C. qui demande sans faire cas de ma présence : "elle banque?" "non" grommelle le responsable gagné par l'agitation. Il recompte, et de son côté C. retourne calculer mon fonds de caisse, avec mon être invisible sur les talons. Je questionne, je m'inquiète elle réagit avec la même chaleur humaine que précédemment. Elle s'évapore et tout de suite après sa voix rayonnante annonce au responsable : "non, j'ai bien compté".
Le gérant apparaît, elle fond sur lui plus épanouie que jamais et entonne avec bonne humeur :"alors tu veux savoir, hein, tu veux savoir?" Le gérant croise les bras, prend appui sur le mur et dit avec un haussement d'épaule :"ça, c'est accessoire". Mais pas le temps de savourer la réaction de C., elle renchérit dans un cri victorieux :"18 euros!"
Le gérant accuse le coup sans en donner l'air. La réserve se vide aussitôt.
Je me retrouve seule avec à lui. Il me dit avec beaucoup de sympathie qu'il met mon erreur de caisse sur le compte du stress et me donne rendez-vous lundi pour un deuxième essai.
Je reprends le métro plus honteuse et affaiblie que jamais. Le néant a encore frappé.
Le téléphone sonne. "Après entretien avec un responsable il est inutile que vous vous présentiez lundi"
J'appelle l'agence pour actualiser ma situation. Ma voix doit rudement agacer la demoiselle. Elle prétend m'imiter en singeant la niaiserie et me raccroche au nez. Même au téléphone, cela se sent.
Je ne supporte pas l'idée qu'il découvre cette chose sous ma peau. Rien que d'imaginer sa stupeur et la torsion de son visage à ce moment me tue.
Il prend ma timidité pour de la sensibilité et de la retenue. Il écoute mes mots dont la belle assonance et la tournure pompeuse le trompent.
Cette annonce trouvée il y a deux jours, est arrivée in extremis. Je me voyais déjà téléphoner à ce monsieur pour lui annoncer avec fierté : "Monsieur C., j'ai trouvé quelque chose". Cette simple phrase aurait signifié : vos conseils ont porté, grâce à vous j'ai eu envie de m'insérer dans la vie et votre attention m'en a donné le courage. Cela aurait été la fin de notre relation et j'en aurais fini avec la crainte d'être découverte et des souvenirs heureux me seraient restés. Je fais de peu de choses une montagne, peut-être. Mais ignorer ces broutilles reviendrait à ne rien vivre.
J'ai pris contact avec l'agence. J'ai passé plusieurs heures bourrée de trac à me tordre les doigts avant et après ce coup de fil.
Je me suis rendue sur place, j'ai pris l'adresse que m'a remise la recruteuse devant laquelle j'ai failli défaillir de peur et je suis allée droit au magasin en question. Nous devions être plusieurs candidats à convoiter ce poste; j'étais la plus rapide si tant est que les autres viennent un jour. La caissière de service ce matin là m'a regardée avec un sourire ironique dans les yeux. Quand je me suis adressée à elle ma voix s'est faite criarde, prenant le ton hautain et embourgeoisé par des années de réussite et d'oisiveté et un ton agressif pour tenter grotesquement de sauvegarder l'honneur de ce passé disparu.
Le gérant est un type bien, très humain. Il était soufflé par l'instantanéité de ma venue. Pendant que je lui montrais les papiers qui doivent vanter mon potentiel, il est resté muet. Il s'est longtemps attardé sur l'attestation de réussite délivrée par la plateforme de vocation de P. J'ai pris peur. Il allait croire tout ce qu'il y est écrit. Le soir même le téléphone a sonné à mon domicile. Je devais faire un essai le lendemain. Le lendemain c'est aujourd'hui.
J'arrive en avance pour entretenir l'image d'employée modèle que j'ai réussi à instiguer la veille. Le personnel, plus nombreux que je ne l'aurais cru, est réuni près des caisses à l'entrée. Cette petite cohorte d'une dizaine de personnes m'impressionne moi qui ai l'habitude de ne supporter que ma seule présence. Je souris maladroitement. On me répond avec une grimace grotesque. Cela ne peut pas mieux commencer. Le responsable, heureux de me trouver là, me saisit l'épaule tourne autour de moi et me parle comme à une visiteuse honorable. Il est visiblement ému. Il ne perd pas de temps et me fait faire le tour de son commerce avec une nervosité enfantine. Je n'abuse pas si je dis qu'il essaie de s'octroyer mon approbation. J'ai même le vague sentiment que les rôles sont inversés et que nous sommes destinés à devenir des collaborateurs.
Il me remet entre les mains d'une dénommée C. qui, me semble-t-il, ne partage pas le même enthousiasme pour moi que son supérieur. Sa grossesse et son visage doux annonçaient pourtant un joli accueil mais mon prénom prononcé en guise de présentation ne lui ouvre même pas les lèvres. A ses collègues non plus d'ailleurs. Une autre jeune fille doit également faire ses preuves aujourd'hui. J'envie sa bonne composition et son aisance à parler aux autres et à partager leurs silences complices comme si son intégration datait d'il y a longtemps.
Je revêts l'habit rouge de l'enseigne qui noie ma silhouette sous des plis informes. Je me sens devenir de plus en plus floue, dissoute, maladroite. La pauvreté des regards qui s'égarent sur moi m'inquiète mais j'ai la sensation de le mériter; j'ai l'air si gourde.
C. entame la formation sans transition. Sa voix est monocorde, solide comme un soupir et ses gestes sont tellement rapides et furtifs que c'est comme si elle ne faisait rien. En moins de 5 minutes le programme est bouclé. Nous avons compté le fonds de caisse. La machine reste une inconnue pour moi, je ne comprends pas pourquoi il est nécessaire d'ajouter tant de 0 derrière le 1 pour faire 10 euros. Dix fois elle me reprend sans mot dire. Je suis sûrement censée tout saisir du premier coup et progresser à l'intuition mais ces qualités de bon sens et d'illumination ne me sont pas familières. Elle monologue sans interruption d'une voix de plus en plus pâle, j'en viens même à me demander si elle n'évalue pas mes réflex et mon attention. Studieuse et hors d'haleine je m'accroche. La pratique confirmera mon mauvais pressentiment. Au premier client qui passe sa main s'immisce dans mes gestes et vient contrecarrer mes actions. Elle explique et c'est encore plus confus. Le bon d'achat n'était pas prévu et même pas visible, la pesée se trouve noyée dans une quarantaine de codes sans compter les promotions scotchées sur la table.
Je ne connais pas les fruits et les légumes, le lui dis, elle hausse les épaules. J'ai besoin d'annuler une action, elle s'exécute à la vitesse de l'éclair et ne prend pas la peine de commenter. J'acquiers difficilement le reflex de décrocher le ticket de caisse de la machine qui se trouve presque dans mon dos. La placidité de C. se change peu à peu en sidération. Enfin les gestes d'arracher et de remettre le ticket de caisse commencent à devenir naturels mais c'est alors que j'oublie que le chèque du client est aussi dans ma main. Un autre passe avec un pack d'eau dans son cabas et je n'y prête pas attention, j'enfonce la mauvaise touche quand on me tend une carte visa et traite le règlement comme s'il s'agissait d'une carte sans puce, je ne distingue pas une baguette de campagne d'une demi baguette qui est "emballée à moitié, couverte de farine" selon C., et au bout de trois quart d'heure sans que j'ai pu m'exercer suffisamment sous ses yeux du fait de la pénurie de clients elle m'annonce soulagée : "je te laisse, regarde la fille en face tient déjà sa caisse toute seule alors qu'elle commence comme toi". Avant qu'une syllabe ait pu trouver son chemin dans ma bouche, elle est partie.
Je regarde les gens se diriger vers moi avec terreur en me demandant quel tour piteux je vais leur jouer. Plusieurs fois je hèle des types qui s'affairent aux rayons et qui pour toute réponse me tournent le dos. Je commence à penser conspiration. Je me dis que leur responsable s'est montré trop complaisant envers moi et qu'ils me le font payer. Je me lève, cours, on rigole à mon passage.
Ma collègue novice quant à elle se fond parfaitement dans le décor: elle est souriante et calme et dans ma paranoia je l'accuse de trouver sa quiétude dans mon agitation.
C. revient deux fois sans prévenir et soupire à chaque article qui passe puis détourne la tête pour contempler le vague tant elle est écrasée par l'ennui. Mes maladresses plus nombreuses que mes coups de force lui arrachent maintenant des sourires de ravissement et tandis que j'essaie d'engager le dialogue sur autre chose que le magasin elle répond "ouais" comme elle dirait zut et surtout évite mon regard comme s'il risquait de la salir. Bientôt elle envoie promener la plus sommaire des politesses et laisse mes mots tomber dans le vide.
Un client victime de ma nervosité s'adresse bien fort à un autre pour se faire entendre de tous : "et le scotch là, il n'est pas à vous ? " "non" lui répond t-on. Alors il enchaine "parce qu'on ne sait jamais!" et il tend le menton vers moi.
Une dame s'arrête pour payer et s'apercevant que je suis débutante me dit de prendre mon temps; sans surprise je commets une bourde alors elle répète avec beaucoup de gentillesse : "il n'y a pas de problème, j'attendrai le temps qu'il faut".Je remarque au passage à quel point les touristes américains sont aimables et humains, le ridicule ne les effraie pas et leur regard ne se charge jamais de mépris quand je me décompose devant eux. Je ne peux pas en dire autant des parisiens qui répugnent à considérer leur interlocuteur mal à l'aise et qui se retirent sans mot dire et ruminent leur mépris. Enveloppés dans leur belle redingote qui les ferait presque passer pour élégants et civilisés, ils me font penser à des gargouilles qui cherchent à cacher leur laideur.
A 13H sonne la fin de mon service. C. ne me dit rien sur ce qui m'attend. Elle se dirige vers la réserve après avoir fait seule le compte de ma caisse.
Quand j'arrive elle est en entretien avec un responsable et ils échangent des murmures. Par crainte de déranger je m'éloigne. Je prends mon courage à deux mains et j'engage la discussion avec celle qui a pris son service en même temps que moi. Elle répond avec un sourire démesuré et une voix dissonante, et fait celle qui se plaint et qui doute de sa performance. Elle dit tout de même une chose pleine de bon sens à savoir qu'échouer signifierait seulement que le poste ne lui convient pas. Je m'étais toujours dit qu'être recalé pour un poste de caissière était la pire honte qu'on puisse connaître et signerait la certitude de ma nullité.
De retour dans la réserve j'entends C. qui demande sans faire cas de ma présence : "elle banque?" "non" grommelle le responsable gagné par l'agitation. Il recompte, et de son côté C. retourne calculer mon fonds de caisse, avec mon être invisible sur les talons. Je questionne, je m'inquiète elle réagit avec la même chaleur humaine que précédemment. Elle s'évapore et tout de suite après sa voix rayonnante annonce au responsable : "non, j'ai bien compté".
Le gérant apparaît, elle fond sur lui plus épanouie que jamais et entonne avec bonne humeur :"alors tu veux savoir, hein, tu veux savoir?" Le gérant croise les bras, prend appui sur le mur et dit avec un haussement d'épaule :"ça, c'est accessoire". Mais pas le temps de savourer la réaction de C., elle renchérit dans un cri victorieux :"18 euros!"
Le gérant accuse le coup sans en donner l'air. La réserve se vide aussitôt.
Je me retrouve seule avec à lui. Il me dit avec beaucoup de sympathie qu'il met mon erreur de caisse sur le compte du stress et me donne rendez-vous lundi pour un deuxième essai.
Je reprends le métro plus honteuse et affaiblie que jamais. Le néant a encore frappé.
Le téléphone sonne. "Après entretien avec un responsable il est inutile que vous vous présentiez lundi"
J'appelle l'agence pour actualiser ma situation. Ma voix doit rudement agacer la demoiselle. Elle prétend m'imiter en singeant la niaiserie et me raccroche au nez. Même au téléphone, cela se sent.
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