samedi 21 février 2009

Déconfiture. C'est pire que prévu.

Mon obsession était d'éviter la simulation d'entretien d'embauche prévue par mon conseiller ANPE dans les locaux où il a ses fonctions. Pour la bonne raison que lui, je ne veux pas le décevoir. Je ne veux pas qu'à ses oreilles parviennent les clameurs incrédules et moqueuses de ses collègues quand ils s'apercevront de mon néant. Un néant que tout le monde flaire mais dont personne ne sent la douleur. Un néant qui fait rire. Qui agace. Dont la souffrance est méprisée.

Je ne supporte pas l'idée qu'il découvre cette chose sous ma peau. Rien que d'imaginer sa stupeur et la torsion de son visage à ce moment me tue.

Il prend ma timidité pour de la sensibilité et de la retenue. Il écoute mes mots dont la belle assonance et la tournure pompeuse le trompent.

Cette annonce trouvée il y a deux jours, est arrivée in extremis. Je me voyais déjà téléphoner à ce monsieur pour lui annoncer avec fierté : "Monsieur C., j'ai trouvé quelque chose". Cette simple phrase aurait signifié : vos conseils ont porté, grâce à vous j'ai eu envie de m'insérer dans la vie et votre attention m'en a donné le courage. Cela aurait été la fin de notre relation et j'en aurais fini avec la crainte d'être découverte et des souvenirs heureux me seraient restés. Je fais de peu de choses une montagne, peut-être. Mais ignorer ces broutilles reviendrait à ne rien vivre.

J'ai pris contact avec l'agence. J'ai passé plusieurs heures bourrée de trac à me tordre les doigts avant et après ce coup de fil.
Je me suis rendue sur place, j'ai pris l'adresse que m'a remise la recruteuse devant laquelle j'ai failli défaillir de peur et je suis allée droit au magasin en question. Nous devions être plusieurs candidats à convoiter ce poste; j'étais la plus rapide si tant est que les autres viennent un jour. La caissière de service ce matin là m'a regardée avec un sourire ironique dans les yeux. Quand je me suis adressée à elle ma voix s'est faite criarde, prenant le ton hautain et embourgeoisé par des années de réussite et d'oisiveté et un ton agressif pour tenter grotesquement de sauvegarder l'honneur de ce passé disparu.

Le gérant est un type bien, très humain. Il était soufflé par l'instantanéité de ma venue. Pendant que je lui montrais les papiers qui doivent vanter mon potentiel, il est resté muet. Il s'est longtemps attardé sur l'attestation de réussite délivrée par la plateforme de vocation de P. J'ai pris peur. Il allait croire tout ce qu'il y est écrit. Le soir même le téléphone a sonné à mon domicile. Je devais faire un essai le lendemain. Le lendemain c'est aujourd'hui.

J'arrive en avance pour entretenir l'image d'employée modèle que j'ai réussi à instiguer la veille. Le personnel, plus nombreux que je ne l'aurais cru, est réuni près des caisses à l'entrée. Cette petite cohorte d'une dizaine de personnes m'impressionne moi qui ai l'habitude de ne supporter que ma seule présence. Je souris maladroitement. On me répond avec une grimace grotesque. Cela ne peut pas mieux commencer. Le responsable, heureux de me trouver là, me saisit l'épaule tourne autour de moi et me parle comme à une visiteuse honorable. Il est visiblement ému. Il ne perd pas de temps et me fait faire le tour de son commerce avec une nervosité enfantine. Je n'abuse pas si je dis qu'il essaie de s'octroyer mon approbation. J'ai même le vague sentiment que les rôles sont inversés et que nous sommes destinés à devenir des collaborateurs.

Il me remet entre les mains d'une dénommée C. qui, me semble-t-il, ne partage pas le même enthousiasme pour moi que son supérieur. Sa grossesse et son visage doux annonçaient pourtant un joli accueil mais mon prénom prononcé en guise de présentation ne lui ouvre même pas les lèvres. A ses collègues non plus d'ailleurs. Une autre jeune fille doit également faire ses preuves aujourd'hui. J'envie sa bonne composition et son aisance à parler aux autres et à partager leurs silences complices comme si son intégration datait d'il y a longtemps.

Je revêts l'habit rouge de l'enseigne qui noie ma silhouette sous des plis informes. Je me sens devenir de plus en plus floue, dissoute, maladroite. La pauvreté des regards qui s'égarent sur moi m'inquiète mais j'ai la sensation de le mériter; j'ai l'air si gourde.

C. entame la formation sans transition. Sa voix est monocorde, solide comme un soupir et ses gestes sont tellement rapides et furtifs que c'est comme si elle ne faisait rien. En moins de 5 minutes le programme est bouclé. Nous avons compté le fonds de caisse. La machine reste une inconnue pour moi, je ne comprends pas pourquoi il est nécessaire d'ajouter tant de 0 derrière le 1 pour faire 10 euros. Dix fois elle me reprend sans mot dire. Je suis sûrement censée tout saisir du premier coup et progresser à l'intuition mais ces qualités de bon sens et d'illumination ne me sont pas familières. Elle monologue sans interruption d'une voix de plus en plus pâle, j'en viens même à me demander si elle n'évalue pas mes réflex et mon attention. Studieuse et hors d'haleine je m'accroche. La pratique confirmera mon mauvais pressentiment. Au premier client qui passe sa main s'immisce dans mes gestes et vient contrecarrer mes actions. Elle explique et c'est encore plus confus. Le bon d'achat n'était pas prévu et même pas visible, la pesée se trouve noyée dans une quarantaine de codes sans compter les promotions scotchées sur la table.
Je ne connais pas les fruits et les légumes, le lui dis, elle hausse les épaules. J'ai besoin d'annuler une action, elle s'exécute à la vitesse de l'éclair et ne prend pas la peine de commenter. J'acquiers difficilement le reflex de décrocher le ticket de caisse de la machine qui se trouve presque dans mon dos. La placidité de C. se change peu à peu en sidération. Enfin les gestes d'arracher et de remettre le ticket de caisse commencent à devenir naturels mais c'est alors que j'oublie que le chèque du client est aussi dans ma main. Un autre passe avec un pack d'eau dans son cabas et je n'y prête pas attention, j'enfonce la mauvaise touche quand on me tend une carte visa et traite le règlement comme s'il s'agissait d'une carte sans puce, je ne distingue pas une baguette de campagne d'une demi baguette qui est "emballée à moitié, couverte de farine" selon C., et au bout de trois quart d'heure sans que j'ai pu m'exercer suffisamment sous ses yeux du fait de la pénurie de clients elle m'annonce soulagée : "je te laisse, regarde la fille en face tient déjà sa caisse toute seule alors qu'elle commence comme toi". Avant qu'une syllabe ait pu trouver son chemin dans ma bouche, elle est partie.

Je regarde les gens se diriger vers moi avec terreur en me demandant quel tour piteux je vais leur jouer. Plusieurs fois je hèle des types qui s'affairent aux rayons et qui pour toute réponse me tournent le dos. Je commence à penser conspiration. Je me dis que leur responsable s'est montré trop complaisant envers moi et qu'ils me le font payer. Je me lève, cours, on rigole à mon passage.
Ma collègue novice quant à elle se fond parfaitement dans le décor: elle est souriante et calme et dans ma paranoia je l'accuse de trouver sa quiétude dans mon agitation.

C. revient deux fois sans prévenir et soupire à chaque article qui passe puis détourne la tête pour contempler le vague tant elle est écrasée par l'ennui. Mes maladresses plus nombreuses que mes coups de force lui arrachent maintenant des sourires de ravissement et tandis que j'essaie d'engager le dialogue sur autre chose que le magasin elle répond "ouais" comme elle dirait zut et surtout évite mon regard comme s'il risquait de la salir. Bientôt elle envoie promener la plus sommaire des politesses et laisse mes mots tomber dans le vide.

Un client victime de ma nervosité s'adresse bien fort à un autre pour se faire entendre de tous : "et le scotch là, il n'est pas à vous ? " "non" lui répond t-on. Alors il enchaine "parce qu'on ne sait jamais!" et il tend le menton vers moi.

Une dame s'arrête pour payer et s'apercevant que je suis débutante me dit de prendre mon temps; sans surprise je commets une bourde alors elle répète avec beaucoup de gentillesse : "il n'y a pas de problème, j'attendrai le temps qu'il faut".Je remarque au passage à quel point les touristes américains sont aimables et humains, le ridicule ne les effraie pas et leur regard ne se charge jamais de mépris quand je me décompose devant eux. Je ne peux pas en dire autant des parisiens qui répugnent à considérer leur interlocuteur mal à l'aise et qui se retirent sans mot dire et ruminent leur mépris. Enveloppés dans leur belle redingote qui les ferait presque passer pour élégants et civilisés, ils me font penser à des gargouilles qui cherchent à cacher leur laideur.

A 13H sonne la fin de mon service. C. ne me dit rien sur ce qui m'attend. Elle se dirige vers la réserve après avoir fait seule le compte de ma caisse.
Quand j'arrive elle est en entretien avec un responsable et ils échangent des murmures. Par crainte de déranger je m'éloigne. Je prends mon courage à deux mains et j'engage la discussion avec celle qui a pris son service en même temps que moi. Elle répond avec un sourire démesuré et une voix dissonante, et fait celle qui se plaint et qui doute de sa performance. Elle dit tout de même une chose pleine de bon sens à savoir qu'échouer signifierait seulement que le poste ne lui convient pas. Je m'étais toujours dit qu'être recalé pour un poste de caissière était la pire honte qu'on puisse connaître et signerait la certitude de ma nullité.

De retour dans la réserve j'entends C. qui demande sans faire cas de ma présence : "elle banque?" "non" grommelle le responsable gagné par l'agitation. Il recompte, et de son côté C. retourne calculer mon fonds de caisse, avec mon être invisible sur les talons. Je questionne, je m'inquiète elle réagit avec la même chaleur humaine que précédemment. Elle s'évapore et tout de suite après sa voix rayonnante annonce au responsable : "non, j'ai bien compté".
Le gérant apparaît, elle fond sur lui plus épanouie que jamais et entonne avec bonne humeur :"alors tu veux savoir, hein, tu veux savoir?" Le gérant croise les bras, prend appui sur le mur et dit avec un haussement d'épaule :"ça, c'est accessoire". Mais pas le temps de savourer la réaction de C., elle renchérit dans un cri victorieux :"18 euros!"
Le gérant accuse le coup sans en donner l'air. La réserve se vide aussitôt.

Je me retrouve seule avec à lui. Il me dit avec beaucoup de sympathie qu'il met mon erreur de caisse sur le compte du stress et me donne rendez-vous lundi pour un deuxième essai.
Je reprends le métro plus honteuse et affaiblie que jamais. Le néant a encore frappé.
Le téléphone sonne. "Après entretien avec un responsable il est inutile que vous vous présentiez lundi"
J'appelle l'agence pour actualiser ma situation. Ma voix doit rudement agacer la demoiselle. Elle prétend m'imiter en singeant la niaiserie et me raccroche au nez. Même au téléphone, cela se sent.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

 
Annuaire Blog visiter l'annuaire blog gratuit Annuaire des Blogs - inscrivez votre Blog !