Petite, j'étonnais mes parents par ma tendance à dépasser ma soeur aînée. Scolairement et créativement. Toutes ses réussites devenaient des échecs comparativement à ce que je faisais. De cette époque, je garde le souvenir de son regard blessé, de sa moue haineuse, de sa répugnance à me parler et de la terreur qui la frappait chaque fois que j'ouvrais la bouche. En cadette inconsciente de sa force je ne la ménageais pas; elle supportait ma brutalité et mes caprices sans riposter, par crainte de me faire mal. Mon immunité auprès des parents était un peu supérieure à la sienne mais cela tenait à mon statut de dernière née.
Dehors, on ne m'aimait guère. Pire, les autres n'aimaient qu'elle. Son âge jouait contre moi, car c'est bien connu, les enfants préfèrent s'entourer d'amis plus vieux qu'eux. Et elle en profitait. Si à l'intérieur j'étais dans mon élément, elle trouvait à l'extérieur une multitude de sujets tout prêts à se plier à ses ordres qui étaient, paradoxalement au climat d'indifférence dont j'écopais, tous dirigés contre moi. On avait pour obligation de m'ignorer. Mais il fallait s'amuser dans le même périmètre que moi. S'éloigner à chaque pas que je faisais dans la direction du groupe. Puis s'arrêter quand la distance était rétablie. Recommencer. Encore. Et encore. Tout cela dans la bonne humeur et l'excitation de la victoire, qui se manifestait sur le visage de ma soeur par la violence de son regard tourné vers moi avec une expression provocante de triomphe.
La fin de l'adolescence m'a trouvée fière, remplie d'une étrange assurance que je cherchais sans cesse à convertir en toute puissance. D'un abord calme et serein, en réalité bouillait en moi le désir d'embraser les regards et de faire échouer les autres dans leur ambition d'être reconnus.
Je voulais faire en sorte que ma présence les décourage, les fasse se heurter à leur propre insuffisance. Peu importe qui ils étaient ils en valaient sûrement moins la peine que moi.
Il faut dire qu'à cette période tout commençait à se normaliser dans ma vie sociale grâce à des efforts vestimentaires et à l'effet de la honte. Je cédais à la nécessité de n'être pas considérée comme une déclassée, une inadaptée, une chose étrange dont personne ne veut. J'avais toujours cette réputation de bonne élève et je commençais sérieusement à penser que j'avais hérité de ce don d'intelligence qu'on me prêtait sans me connaître. C'était devenu l'alibi de mon retard dans la vie sociale; ma subtilité intellectuelle m'avait éloignée des autres.
Tout m'échappait dans les conversations de mes pairs alors je décrétais qu'elles étaient sans importance. C'est logique en effet : quand vous portez le sceau de l'intelligence et que quelque chose vous paraît bizarre c'est forcément un ramassis d'inutilités. Par correction - et par peur d'être tabassée - je taisais mes pensées mais je trépignais d'impatience; quand allaient enfin commencer les choses sérieuses pour lesquelles j'étais faite?. Je feignais d'être amusée parfois, espérant contribuer même de façon infime aux échanges. Jamais on ne m'a laissée l'occasion d'ouvrir la bouche, comme si la parole devait se prendre par la force. Honnêtement si j'avais été assurée de mon succès, je l'aurais fait. Un doute me retenait toujours.
Quand je me trouvais au milieu de gens dont la bienveillance n'était pas à remettre en cause, mes espoirs étaient exaucés. Il s'agissait bien souvent d'amis de ma soeur. Plus âgés que moi donc. C'était une aubaine parce qu'ils me regardaient comme un être innocent, qui ne connaît pas le calcul et qu'on a le devoir de protéger. Je reproduisais ce qui m'a toujours réussi dans ma prime enfance; je faisais ressurgir la distorsion entre ma soeur et moi. Dans la confusion des éclats de rire et des blagues, je poussais sous les yeux des autres, petit bout par petit bout, les gouffres et les lacunes de ma soeur et je faisais suivre chaque morceau par une brillante démonstration de ce dont moi j'étais capable. Comme je n'étais jamais sûre de ma réussite, le jeu était interminable.
Bientôt, je méprisais sincèrement ma soeur. Elle était nulle en tout, ne s'intéressait à rien, n'avait plus aucun pouvoir et pourtant elle ne se départissait jamais de sa joie de vivre. C'est tout de même un comble pour un individu raté de se donner le droit au bonheur. Se rendait-elle compte de son inutilité, de sa vulgarité, de sa vanité? son existence même était une grossierté, son sourire surtout était insupportable car il semblait se réjouir de son ignorance et fournir la preuve de son avidité pour le plaisir et les choses faciles.
Elle me répugnait mais je ne pouvais pas me passer d'elle. Comment se faire accepter par un groupe sans alibi, sans bouclier, sans marche pied, sans sa dose d'assurance et son réservoir de haine contre la frustration, sans son tampon contre la peur du rejet et j'en passe encore? Est-ce que cela existe une relation sans catalyseur, humain, animalier, conceptuel...? non, evidemment non à moins d'être parfait, sans peur, sans reproche, et la perfection n'existe que dans l'absence de concurrence autant dire dans la solitude la plus totale.
Mes parents, que je résumerais par "ma mère", se rengorgeaient en silence de mes bons résultats mais voyaient d'un mauvais oeil mon ouverture aux autres. Je m'effeminais donc je me futilisais. J'étais bien d'accord mais comment faire concorder ces deux mondes, l'intérieur et l'extérieur, qui m'envoyaient des messages contradictoires? quand je plaisais à l'un, l'autre me tombait dessus. Pour conclure, je n'ai jamais réussi à satisfaire ni les uns ni les autres et cela ne tient pas uniquement à leurs désirs; je ne me satisfais pas moi-même, mais c'est une autre histoire.
L'adolescence est finie. Il est temps de quitter le foyer parentale et de faire ses propres choix. Plus que jamais je me sens en marge des autres mais cette fois ma différence se révèle être une infirmité. L'école est devenue un ennemi - un traître-, le travail que je méprisais jusque là me dédaigne alors que je lui cours désespérément après, et je ne connais toujours pas le langage de l'amitié, de la famille, de l'amour s'il existe, et du quotidien tout simplement. Pour se faire une idée de mon désarroi, il faut mettre en parallèle le destin que je me prédisais, avec toutes ces espérances de gloire, de bouleversements, de pures rêveries sentimentales et ma situation actuelle qui se noircit jour après jour pour me montrer où cela mène de négliger le réel. Je n'ai même pas savouré toutes ces années de coma; je m'infligeais des angoisses et des problèmes imaginaires pour soulager ma conscience de gamine chanceuse et oisive. Mais dans ce n'importe quoi qu'est ma vie depuis quelques années, j'avais ma soeur. Sur elle je pouvais compter en tant que passerelle vers le monde extérieur, en tant que remède contre l'ennui, en tant que parole consolatrice, en tant que faire valoir involontaire...
En congédiant toutes mes ambitions fantastiques, j'ai voulu rencontrer la vérité. De moi-même, j'ai précipité ma chute, je l'ai aggravée pour ne rien m'épargner, peut-être pour me donner l'illusion réconfortante de maîtriser encore quelque chose.
Je suis donc une idiote. Surestimée, valorisée par tous les expédients possibles, j'ai berné beaucoup de monde.
Laide de surcroît.
L'enjeu pour mes parents était le suivant : "l'une est jolie, l'autre pas, il faut faire en sorte que la deuxième ne soit pas complètement désavantagée". Un silence inquiétant accompagna mon évolution, en particulier s'agissant de mon père. Ma soeur en a entendu de pas très agréables; on partait du principe qu'elle aurait dans sa vie future tout le loisir de renflouer son estime.
Congédier ses fantasmes c'est libérer ceux qui y étaient soumis, ceux qui y croyaient et qui se rapetissaient devant la perspective de leur réalisation. J'ai déserré le collier de ma soeur en arrachant mes habits merveilleux.
Aujourd'hui, ses coups de fil mettent du sel dans mes plaies. Sa voix est délibérément enjouée, parfaitement mesquine pour qui sait ce que je vis. Ma dégringolade lui a fait réviser le passé et nous voilà revenues à la belle époque de notre petite enfance quand elle menait la barque. Papa, maman, serez-vous là pour rééquilibrer la balance? cette interrogation est un échec de plus quand on a 22 ans et qu'on a intérêt d'être plus intelligente que sa connasse de soeur.
mardi 24 février 2009
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