jeudi 11 juin 2009

Tragedie eternelle.

Mes cheveux se hérissent en tignasse grossière tout autour de mon visage émacié; j'attends mes parents dans cette chambre d'hôpital qui sera ma dernière loge.
L'interne a l'air absent quand il s'affaire autour de mon lit. Je découvre le timbre apaisant de sa voix et ses gestes délicats en tournant la tête du côté de ma jolie voisine qu'il a à coeur de soulager.
Le médecin quant à lui est jovial et très chaleureux avec moi. Il a un regard très paternel. Il y a quelques décennies cet homme qui approche de la retraite était le clone de son disciple. Sourire narquois pour le plaintif, l'oeil sémillant pour l'agréable, rien ne le prédestinait à devenir un sage. Et pourtant...Il a changé avec les années : il a vieilli. La faiblesse le gagnant inéluctablement lui a fait se poser des questions sur les faibles qu'il ne méprise plus autant. Son dévouement pour moi n'est pas un hasard. Combien de jeunes filles laides le jeune prodige de la médecine a vu mourir d'un oeil morne? combien de belles a t-il essayé de sauver le coeur serré de les voir souffrir? a t-il des regrets, parfois? comment pourrait-il en avoir, ils sont faits comme ça, ils n'y peuvent rien...il est content aujourd'hui d'étrenner sa sympathie flambant neuf et de tourner la page de l'ambition flatteuse qui a fait son temps. Il est tombé sur un excellent coup, je vais mourir très bientôt dans toute la monstruosité de la déchéance. Avis aux âmes charitables.

Je contiens ma rancoeur. On va me la faire ravaler même au crépuscule de la vie. Je ne veux pas pardonner. Je ne veux pas qu'il se pardonne. Pourtant je dois absolument : la nature ne m'a pas dotée de quoi offrir alors que je ne chipote pas sur ce qu'on me donne gracieusement. Et oui on est généreux avec moi! une générosité pleine d'autoamnestie et de paternalisme mais quoi? qu'est ce que je veux de plus!

Mes parents arrivent, bouleversés évidemment. Mais dans leur émotion ils ne peuvent s'empêcher de remarquer l'indifférence de l'interne qui ne leur dit rien, éperdument occupé à promettre à la jeune demoiselle d'à côté de revenir très vite.

Ma mère restera longtemps silencieuse mais sa présence m'apaise. Mon père chasse la tension nerveuse en reluquant et en commentant l'équipement de la chambre. C'est tout simple en fait, la mort dans une chambre d'hôpital. On n'a pas à perdre ses bonnes habitudes.

Mon père a disparu dans le couloir pour suivre l'interne qu'il presse de questions au sujet de l'éclairage. Il ne reçoit pas beaucoup de réponses, qu'en sait-il, lui, de l'éclairage il étudie la médecine! il finit tout de même par lui faire décrocher un mot.
Ma mère et moi ne les entendons plus.

Mon père réapparaît. Il a repris des couleurs. Il a vécu le néant l'espace de quelques minutes à mes côtés. Il s'est senti invisible, il a respiré l'odeur cadavérique de l'indifférence alors que c'est un des moments de sa vie qui réclame le plus d'attention et d'accompagnement.

Il parle tout seul, s'invente une prédilection pour les châssis de mon lit. M'engueule. Je ne pouvais pas les prévenir plus tôt? pourquoi j'ai tellement attendu pour faire des examens?
Mais oui on sait papa que tu es du côté de l'interne, du côté de la vie, de la force fière et dédaigneuse, férue de plaisir et dégoutée du laid, du côté de ceux qui ne se laissent jamais aller et qui ne comprennent pas le malheur. T'inquiètes pas, tu es encore assez loin de la mort pour quitter maman et refonder une famille plus fraîche moins honteuse que tu pourras exhiber coquettement devant les aryens désinvoltes de ce monde. Puis quand toi-même tu seras atteint par la faiblesse, zou, tu retourneras habilement ta veste ce qui ne t'empêchera pas de jouir encore de beaux spectacles hi hi hi. Telle est notre destinée.

L'indifférence est pire pour une fille car elle est née pour être aimée.
Une femme sera indifférente pour une laide mais pas pour un laid.
Un homme sera indifférent pour une laide et éventuellement pour un laid.
On parle du calvaire des laids mais pas de celui des laides: normal une fille laide ça n'existe pas, c'est
un oxymore. Les laides n'ont pas de corps donc pas d'esprit, elles sont déjà mortes ou ne sont pas nées. Et si un jour on leur parle, ce sera comme à des enfants, des handicapés ou des vieux parce qu'il est difficile de leur trouver une identité.
La hierarchie homme/femme s'établit ainsi: femme belle>homme beau>homme moyen>femme moyenne>homme laid>>>>>femme laide.
L'intelligence change la donne pour les 5 premiers groupes mais pour le dernier tout est désespéré sur tous les plans.

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